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L’entremetteur

Je ne sais pas bien comment je dois le prendre.Il y a quelques années déjà, dans un de ses livres (‘‘Cavalier seul’’, Gallimard, 2006), Jérôme Garcin m’avait qualifié de « prince des entremetteurs » (p. 74) parce que je l’avais
mis en relation avec Salvador-le-Magnifique. Je parle ici, bien sûr, du colonel Salvador, qui était, à l’époque, le grand patron de la cavalerie de la Garde républicaine. Un officier brillant - on pourrait même dire : resplendissant - dont les belles moustaches en guidon de vélo ont fait la réputation, et dont la compétence à la tête du dernier régiment monté de l’Armée française a été unanimement célébrée.

Avant de quitter son commandement, pour aller, hélas, occuper d’obscures fonctions aux Réserves de la Gendarmerie (l’Armée adore mettre ainsi à l’ombre ceux de ses serviteurs qui ont été trop longtemps exposés à la lumière), Jean-Louis Salvador a rassemblé ses souvenirs et mis en ordre l’énorme documentation accumulée au cours de ses presque trente années de service à la Garde. De ce matériau, il a tiré un gros livre abondamment illustré : ‘‘La Cavalerie de la Garde Républicaine’’ (Editions Belin, 2007). Un livre formidable - le meilleur, assurément, de tous ceux qui ont été consacrés au prestigieux régiment : à la fois riche et original, sérieux et drôle, abordant tous les aspects de l’histoire - la grande et la petite.

Dans cette dernière catégorie figure l’évocation de quelques rencontres avec « gens de télévision et hommes de plume » : page 266, Jean-Louis Salvador se souvient du jour où il fit la connaissance de Jérôme Garcin. Grâce à l’entremise de qui ? Devinez ! De celui qu’il qualifie, reprenant la formule dudit Garcin, de « prince des entremetteurs ». Encore une fois.

Or, lorsque je consulte mon vieux gros Larousse de 1966, je lis ceci : l’entremetteur est une « personne qui s’entremet dans une intrigue galante ». Fichtre ! Rien de tel, je le jure, entre le colonel et l’écrivain.

Je croyais en avoir fini une bonne fois pour toutes avec cette sulfureuse réputation lorsque, pas plus tard que la semaine dernière, je trouve à mon courrier un petit bouquin noir et bleu montrant un cavalier en ombre chinoise. Il a pour titre ‘‘Un verbe à cheval’’ et porte un sous-titre qui promet une de ces prises de tête (1) dont je raffole (cf. la revue ‘‘Cheval-chevaux’’ n° 2, pages 197 et suivantes) : « La poésie équestre d’André Velter dans le sillage de Bartabas » (Editions L’Atelier des Brisants, 2008).

L’ombre chinoise est donc celle de Bartabas, monté sur Horizonte. Derrière cette jolie façade, de quoi va-t-il être question ? Pour ceux qui n’auraient pas encore deviné, les premières lignes du livre sont explicites : de la rencontre, bien sûr, entre Bartabas et Velter, Velter et Bartabas.

Et comment s’est-elle produite, cette rencontre ? Je vous le donne en mille. Par l’entremise, encore une fois... d’un « entremetteur » (page 9). On a beau préciser que cet entremetteur-là est aussi un « célébrant à tous crins de la cause équine », je ne sais pas bien, à nouveau, comment je dois le prendre.

Finalement, je décide de le prendre bien. J’accepte. Mieux : je revendique. Pire : je m’en vante, je m’en enorgueillis, je m’en autosatisfaits. Faciliter la rencontre entre deux individus, établir le contact entre deux êtres dont on sait qu’ils sont prédestinés à s’entendre, c’est un vrai plaisir, une joie, un bonheur : un enrichissement non pas à deux, mais à trois, puisqu’il inclut l’entremetteur.

Je me vante d’avoir de la sorte mis en relation des dizaines de gens - des centaines, peut-être - avec des dizaines - des centaines - d’autres, faisant naître ainsi des amitiés, jaillir des étincelles, surgir même, parfois, des chefs d’œuvre.

Ce fut le cas avec Velter et Bartabas, entre le poète et l’écuyer, le metteur en phrases et le metteur-en-scène : de leur tête-à-tête est né au moins un très beau livre, un long poème superbe, ‘‘Zingaro suite équestre’’ (Gallimard, 1998), une sorte de chanson de la geste bartabassienne, à la fois épique et populaire (le populo, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé, réservant à cet ouvrage le plus grand succès qu’ait remporté la poésie française depuis Jacques Prévert !).

Après avoir connu moult rééditions, complétées et augmentées, revues et corrigées, en petit et grand formats, voilà que l’épopée velterienne fait aujourd’hui l’objet de commentaires, d’études, d’analyses : c’est le sort, le destin, des (futurs) Classiques.

L’auteur de cet essai s’appelle Sophie Nauleau. Une fort gracieuse personne, si l’on en juge par la photo reproduite sur le rabat de couverture, la tête non seulement bien chapeautée et bien faite mais aussi bien pleine, si l’on en juge, cette fois, par le contenu extrêmement brillant - le brio - de son petit livre : débauche de références littéraires servie par un style gavé de formules heureuses, et entraînée par un élan joyeux, un emportement, un enthousiasme communicatifs : une sorte de galop d’école (Sophie Nauleau est cavalière) agrémenté de changements de pied au temps, de pirouettes et autres cabrioles. Bravo l’artiste !

Bravo aussi, bien sûr, à André Velter, que Sophie Nauleau appelle parfois le « troubadour au long cours ». Poète d’altitude, parolier époustouflant, écrivain à succès, éditeur heureux (il dirige la collection Poésie/ Gallimard), rocker intermittent, voyageur à répétition, répétiteur de poésie : à la radio ou sur scène, à la scène comme à la ville, environné d’amis, entouré d’admiratrices, sollicité de toutes parts, André Velter, toutefois, ne connaît pas de quiétude. Manifestement préoccupé - quoi qu’il en dise - par la postérité, ce boulimique sans héritier a commencé très tôt à réunir les matériaux qui permettront d’édifier un jour, peut-être, le monument qu’il est certainement en droit d’espérer. Pour cela, il a fait rééditer des œuvres de jeunesse, rendus publics des échanges de propos ou de correspondances avec des hommes illustres, offert à des bibliothèques ses archives, suscité la création d’un site internautique, et même « inauguré », à Charleville-Mézières, sa ville natale (celle, aussi, de Rimbaud) une sculpture à son effigie.

Ce n’est pas encore tout. Voilà qu’avec « son accompagnement chaleureux et sa complicité », on organise à Carcassonne une exposition à sa gloire (Centre Joë Bousquet, du 25 avril au 21 juin 2008). Le joli catalogue édité à cette occasion contient une collection de témoignages d’affection, d’estime, d’admiration de célébrités des mondes de la littérature, de la peinture, de la musique : Adonis, Zeno Bianu, Alain Borer, François Cheng, Jacques Dars, Jean-Luc Debattice, Jean Schwarz, Jean-Pierre Verheggen - et, bien sûr, la désormais inévitable Sophie Nauleau (2).

Bien que tout cela soit très joyeux, très vivant, l’ensemble sent un peu trop, à mon goût, l’hommage posthume, la nécrologie, l’épitaphe. Qu’André mérite un monument, je n’en doute point. Mais SVP pas de mausolée. Plutôt une statue (équestre, de préférence).

Un de ses innombrables amis, Ernest Pignon-Ernest, en a d’ailleurs déjà dessiné le socle (prématurément fissuré) : c’est ce que l’on apprend - parmi d’autres découvertes - en feuilletant le catalogue en question.

Pour apaiser un peu ses ardeurs macabres, pour calmer sa frénésie à organiser avant l’heure ses propres funérailles, André Velter, mon ami, ferait bien de réécouter de temps à autre la chanson dans laquelle son homologue russe, Vladimir Vissotski, interpelle les coursiers qui, inexorablement, l’entraînent vers la mort : « un peu moins vite, mes chevaux, leur dit-il, un peu moins vite ! »

Jean-Louis Gouraud

(1) A propos de prise de tête, impossible de ne pas signaler ici le thème du prochain colloque - XIIe du nom - de l’Ecole nationale d’équitation (le 14 juin à Saumur) : ‘‘Posture du cavalier et posture du cheval’’. Il y sera question, annonce le programme concocté par Patrice Franchet d’Espèrey, d’homologie gestuelle, d’isopraxie, d’interaction biomécanique, de nappe de capteurs et autres paramètres accélérométriques (sic). Si Patrice avait bien voulu me consulter sur l’intitulé, comme cela lui est arrivé parfois, je lui aurais proposé plutôt ‘‘Postures - et impostures’’. Mais bref. Revenons à la poésie.

(2) Sophie Nauleau est également l’auteur d’une ?« anthologie de la littérature équestre féminine » publiée en 2007 aux Editions du Rocher sous le titre ‘‘La plus noble conquête du cheval, c’est la femme’’ (collection cheval-chevaux). Et les Editions Actes Sud publieront prochainement l’ouvrage qu’elle a consacré à l’Académie du spectacle équestre de Versailles, dont Bartabas assure la direction artistique. Superbement illustré des photos de Alfons Alt, il aura pour titre ‘‘La voie de l’écuyer’’. Un cadeau tout trouvé pour les fêtes de fin d’année.

22/05/2008

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