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France-Algérie : Les chevaux de la discorde par Jean-Louis Gouraud


11/04/2019
    
Dans une vaste fresque, à la fois épique et sentimentale (1), l’historien du Second Empire Alain Gouttman (1942-2014) imagine une idylle entre un jeune aristocrate français ayant participé à la Conquête de l’Algérie (1830) et une belle indigène, repérée dans l’entourage de l’émir AbdelKader.
Bien qu’improbable, cette belle

Dans une vaste fresque, à la fois épique et sentimentale (1), l’historien du Second Empire Alain Gouttman (1942-2014) imagine une idylle entre un jeune aristocrate français ayant participé à la Conquête de l’Algérie (1830) et une belle indigène, repérée dans l’entourage de l’émir AbdelKader.


Bien qu’improbable, cette belle histoire d’amour est rendue possible, ou du moins vraisemblable, par l’écrivain, qui établit sa conviction sur le fait que son héros, le comte Philippe de Brassac, est, comme l’émir AbdelKader lui-même, un véritable amateur de bons chevaux. Or, entre connaisseurs et gens d’honneur, n’est-ce pas, on peut toujours s’entendre. Même lorsqu’on appartient à des camps adverses. (2)


S’appuyant aussi sur des cas authentiques similaires, l’historien imagine donc que le pieux émir consent finalement à ce que le jeune chrétien convole avec sa bien-aimée, à condition que celle-ci, dans son exil en France, puisse continuer à prier Allah. 


Naturellement, dans la fiction comme souvent dans la réalité, cette histoire finit mal : l’échec de l’idylle que raconte Alain Gouttman dans sa flamboyante saga est en fait une allégorie de cette impossible histoire d’amour qu’essaient de vivre sans y parvenir depuis bientôt deux siècles la France et l’Algérie. Ce dont témoigne, avec une sorte de terrible fatalité et une triste obstination, l’incompréhension par Paris des gestes de bonne volonté que les dirigeants algériens ne cessent, depuis l’indépendance de leur pays, d’adresser à l’ancienne métropole, sous forme de dons à haute valeur emblématique : des chevaux !


Cela commence dès 1975 : l’Algérie est souveraine depuis une douzaine d’années lorsqu’enfin le président de l’ancienne puissance coloniale, Valéry Giscard d’Estaing, s’y rend en visite officielle. C’est un événement, que le président algérien de l’époque, Houari Boumédiène, veut marquer d’un acte solennel. Bien que simple fantassin et n’ayant jamais mis ses fesses sur un cheval, il connaît le poids symbolique qu’on accorde, dans le monde arabe, au don d’un cheval : c’est un geste de confiance et d’amitié. Il ordonne donc de trouver dans ce qui reste d’un cheptel largement décimé par la guerre et par l’épidémie de peste équine qui frappa le pays dans les années 1966/1967, un bel étalon à offrir au président Giscard. On en trouve un, dénommé Ouassal : un barbe pur, typique de sa race, gris, 1 m 54 au garrot, âgé de 6 ans. Plus embarrassé que honoré par cet encombrant cadeau, le président français en confie la garde aux Haras nationaux, ...qui ne savent trop qu’en faire, la race n’étant plus reconnue en France depuis 1962, c’est-à-dire la fin de la guerre d’Algérie et la dissolution des derniers régiments de Spahis. 


Alors on le relégua, le malheureux, au rôle un peu humiliant de simple renifleur… jusqu’à ce que, quinze ans plus tard, et donc en 1989 ou 1990, la race soit à nouveau reconnue (je me flatte d’y être pour quelque chose !) en France. Voilà le brave Ouassal, qui n’est plus tout à fait jeune - il a un peu plus de vingt ans -, mais est encore vigoureux, autorisé enfin à saillir des juments en toute légitimité. A sa troisième saillie, le 1er janvier 1991, son cœur s’arrête brutalement.Mort d’émotion, sans doute.


Loin d’être oubliée, cette triste histoire a connu à la fin de l’année 2018 un rebondissement inattendu. Dans un ouvrage intitulé « Le soleil ne se lève plus à l’est » (éditions Plon), Bernard Bajolet, l’ancien patron de la DGSE - les services français secrets - raconte ses souvenirs de diplomate. Il a de quoi raconter, en effet, ayant été en poste, avant de diriger le Renseignement extérieur, à Sarajevo, Ammam, Alger, Bagdad et Kaboul. Evoquant son premier poste en Algérie, comme simple attaché d’ambassade, il raconte que (je cite) « c’était fâché que j’avais quitté l’Algérie de ce premier séjour en 1978 ». 


Fâché pourquoi ? Parce qu’on ne l’avait pas autorisé à emmener avec lui un cheval dont il s’était entiché, « un superbe étalon barbe à la robe blanche et aux crins argentés », appelé Qalbi, ce qui en arabe, précise-t-il, signifie Mon cœur : « Les autorités refusèrent, raconte-t-il, de m’accorder le permis d’exportation en dépit de multiples démarches, sous le prétexte que ce cheval appartenait à une race protégée ».


Ces explications ont aussitôt déclenché dans la presse algérienne une vague de protestations d’autant plus véhémentes que Bernard Bajolet, dans d’autres passages de son livre, n’est pas tendre pour le régime algérien : « S’il semble avoir laissé son cœur en Algérie, écrit non sans ironie la journaliste Ghania Oukazi dans « Le Quotidien d’Oran », en enjambant l’histoire, Bernard Bajolet a dû même y laisser sa mémoire ! ».


L’ancien patron des services secrets français semble oublier en effet qu’à l’époque des faits, c’est la France, et non l’Algérie, qui avait nié l’existence du barbe en tant que race d’élevage. Comment reprocher dans ces conditions aux Algériens d’avoir pris, en limitant les exportations, des mesures de sauvegarde de la race ? Interviewé par le journaliste, le Dr Benaïssa, ancien ministre de l’Agriculture, mais surtout cofondateur - et secrétaire général - de l’OMCB (Organisation mondiale du cheval barbe), a rappelé cette chronologie, qui aurait dû amener Bajolet à un peu plus de modération dans ses propos.


Après l’affaire Ouassal, il y eut, en 2003, l’affaire Mebrouk, un cheval offert par le lointain successeur de Boumédiène, Abdelaziz Bouteflika, au lointain successeur de Giscard, Jacques Chirac : pour des raisons qui m’échappent, cet étalon fut jugé par les zootechniciens français auxquels il fut confié, indigne de représenter la race barbe pure, et fut déclassé en « arabe-barbe ». Puis il y eut l’affaire Kheir : ce beau barbe, né comme Ouassal à Tiaret, alors âgé de 4 ans, fut offert à Nicolas Sarkozy. Hélas, à peine arrivé en France (en mars 2008), le pauvre animal - qui devait devenir le reproducteur de référence des Haras français - est atteint par l’épidémie d’artérite virale qui sévit alors… et doit être castré ! 


Sous le règne du président Hollande, nouvelle malchance : en 2012, le président Bouteflika offre à son nouvel homologue français cette fois non pas un cheval mais deux chevaux. Un mâle et une femelle : un cadeau exceptionnel ! 


S’il est en effet de tradition d’offrir des étalons, il est rarissime d’offrir des poulinières, sauf à vouloir honorer tout particulièrement le récipiendaire qui se trouve ainsi en mesure de perpétrer une lignée. Hélas, la forte charge symbolique dut échapper au président Hollande, les deux animaux étant séparés dès leur arrivée en France, le mâle confié au Haras du Pin, où d’ailleurs on ne pratique plus de saillies, et la femelle à la jumenterie de Pompadour, où d’ailleurs l’État a cessé de faire naître des poulains.


Echaudés sans doute par tant d’incompréhension, les Algériens se sont bien gardés d’offrir un cheval au président Macron lors de sa brève visite, en décembre 2017.


(1) : « La fille d’AbdelKader », roman historique paru en mars aux éditions du Rocher.


(2) : Comme l’a prouvé l’abondante correspondance qu’ont entretenu dans les années 1850 le général Daumas et l’émir AbdelKader, récemment rassemblée et éditée par François Pouillon (« Dialogues sur l’hippologie arabe », Actes Sud, 2008).




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Journal Le Cheva n°311 du 12 Avril 2019


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