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L’héritage équestre de P. Franchet d’Esperey

C’est une belle histoire, qui commence d’ailleurs comme un conte de fées : il était une fois un jeune homme portant un nom prestigieux, hérité d’un ancêtre maréchal de France, auquel il ne restait plus qu’à se faire un prénom. Il y parvint.Patrice Photo 1 sur 1
Franchet d’Espèrey, écuyer au Cadre Noir de Saumur, responsable du centre de documentation de l’Ecole Nationale d’Equitation, président de l’Académie Pégase, est aujourd’hui un personnage incontournable de l’univers équestre français - ou, pour mieux dire, de tradition française.

Héritage, tradition : les maîtres-mots sont prononcés. Dans un livre touffu et stimulant qui vient de paraître aux Editions Odile Jacob, Patrice Franchet d’Espèrey a décidé, la maturité venue, de tout dire, tout avouer, tout raconter. De régler ses comptes, aussi. Ce qui, chez lui, commence par reconnaître ses dettes.

Encore inexpérimenté, le jeune Franchet a eu la ‘‘chance’’ de rencontrer un personnage extraordinaire : un maître. Il s’appelait René Bacharach. Parfumeur de métier, éditeur à l’occasion, Bacharach était surtout, était essentiellement un écuyer. Un écuyer d’une érudition impressionnante, d’une culture (équestre) incomparable. J’ai eu, moi aussi, la ‘‘chance’’ de le connaître, et de publier, en 1996, son dernier ouvrage (épuisé depuis longtemps : on en voit passer un exemplaire, de temps en temps, dans le catalogue de la librairie Philippica), recueil de citations composé des préceptes les plus judicieux, des conseils les plus utiles, des sentences les plus exactes, à ses yeux, de toute la littérature équestre. Un domaine qu’il connaissait mieux que personne, lui qui s’était constitué, au cours d’une longue vie de chercheur inlassable, une sorte de bibliothèque idéale. Il avait donné à ce recueil le titre - très provocateur - de ‘‘Réponses équestres’’ : allusion, on l’a compris, aux fameuses ‘‘Questions équestres’’ du général L’Hotte.

Comme le rappelle Franchet d’Espèrey dans son livre, « disciple du capitaine Beudant, lui-même disciple du général Faverot de Kerbrech, Bacharach avait travaillé avec le général Decarpentry et le commandant Licart, et faisait partie du groupe des cavaliers français qui avaient découvert Nuno Oliveira dont il avait traduit et publié les premiers écrits. » Jolie généalogie, au sommet de laquelle on trouve, naturellement, la divinité Baucher.

Disciple de René Bacharach, Patrice Franchet d’Espèrey en fut aussi l’héritier : c’est à lui que le vieil écuyer décida de léguer sa prodigieuse bibliothèque, sur laquelle louchaient pourtant de nombreux amateurs, tels Jean-Louis Bonvalet (librairie Elbé), prêts à en payer le prix.

Le prix qu’en paye aujourd’hui Patrice Franchet d’Espèrey est celui de la reconnaissance. Son livre est, avant tout, un hommage à celui qui fut son père spirituel, et à son enseignement. Le titre est d’ailleurs explicite : ‘‘La Main du maître (réflexions sur l’héritage équestre)’’.

Qu’on se rassure : il s’agit ni d’une biographie, ni d’une autobiographie (bien qu’on y trouve un peu des deux). Encore moins d’une hagiographie : à aucun moment, en effet, Franchet ne se départit de sa liberté de jugement, ni ne perd son esprit critique - qui est grand : pour lui, disciple ne veut pas dire discipliné.

A lire son livre, on constate que Franchet a fait bon usage de la merveilleuse bibliothèque dont il a hérité. Hérité dans les deux sens en terme, comme il le démontre dès le deuxième chapitre de son livre, joliment intitulé ‘‘Tout cavalier a besoin d’un père’’, et dans lequel il propose un survol de l’histoire de l’équitation - de l’art équestre, plutôt -, seul socle sur lequel il est possible, aujourd’hui encore, de bâtir sinon une doctrine, du moins une pratique.

S’appuyant sur de très nombreuses références aux grands textes classiques et sur une iconographie très ‘‘parlante’’, l’auteur se livre dans les chapitres suivants à une époustouflante leçon d’équitation, passant tantôt par une ré-explication des airs, des figures et des allures, tantôt par la re-définition de notions aussi vagues que la posture, la légèreté ou la flexibilité.

S’il fallait trouver quelque chose à reprocher ici à Patrice Franchet d’Espèrey, ce serait à propos du plan de son livre, pas toujours d’une parfaite logique : on a un peu l’impression que son auteur, face à l’abondance de la matière accumulée, à la prolifération des sujets abordés, a choisi de ne pas choisir. Mais ce qui sauve un ensemble qui, sous une autre plume, aurait pu passer pour un fatras, un amoncellement hétéroclite de connaissances, c’est l’entrain dont fait preuve son auteur. Son allant, sa gaieté, son enthousiasme sont communicatifs et font vite pardonner le relatif désordre dans lequel ce gai-savoir est présenté.

L’autre raison de se réjouir est de trouver dans cet ouvrage une réponse aux Cassandre qui ne cessent de répéter, à Saumur, à Bercy, à Versailles ou ailleurs que « tout fout le camp » : tout fout le camp, c’est possible, mais, à lire Franchet d’Espèrey, on voit bien que tout n’est pas irrémédiablement foutu !

Dans le nom même de Franchet, n’y a-t-il pas beaucoup de franchise; et dans le nom d’Espèrey, un peu d’espoir ?

Jean-Louis Gouraud

Odile Jacob, 400 p., 39,90 €.

En dehors de ceux de Baucher, Beudant ou Bacharach, quelques noms reviennent fréquemment sous la plume de Franchet, qui n’est décidément pas le disciple d’un seul maître, l’adorateur d’un seul dieu. Il y a aussi celui de Luc de Goustine. Bonne occasion de signaler ici la parution récente (aux Editions Pilote 24, à Périgueux) du nouvel ouvrage dudit Luc de Goustine : une magnifique biographie romancée du célèbre troubadour Bernard de Ventadour, ‘‘le poète de l’amour’’.

Ouvrage savant, brillant exercice littéraire, ce livre plein de musique et de poésie, mais aussi de guerres et d’aventures, se présente comme une sorte de ‘‘roman d’initiation’’. Chez de Goustine (‘‘Bernard de Ventadour ou les jeux du désir’’) comme chez Franchet (‘‘La Main du maître’’) on est, on le voit, dans la même problématique : la transmission d’un savoir, la captation d’un héritage, la sauvegarde d’une culture.

10/04/2008

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